INTRODUCTION

Conservation et histoire matérielle des daguerréotypes produits par Eynard

Cinzia Martorana, conservatrice-restauratrice
Bibliothèque de Genève

Qu’est-ce qu’un daguerréotype ?

Le daguerréotype est le premier procédé photographique mis dans le domaine public. Il constitue l’ancêtre de la photographie actuelle. Il s’agit d’une image fixée sur une fine couche d’argent recouvrant une plaque de cuivre : le résultat de la prise de vue est unique, non multipliable, chaque pièce ne pouvant être reproduite en plusieurs exemplaires (à l’inverse d’autres procédés découverts et expérimentés simultanément, comme le calotype). La qualité des images obtenues est exceptionnelle : en fonction de ce que l’on nomme "la chimie" utilisée et du degré de polissage de la plaque, on obtient un rendu proche du miroir. La particularité de l’image reproduite sur un daguerréotype est d’apparaître tantôt sous la forme d’un négatif, tantôt sous celle d’un positif : en effet, selon l’orientation de la plaque et l’angle de vision du consultant, l’image paraîtra changer au gré des manipulations.

Le daguerréotype a été mis au point à la suite de recherches menées par Louis-Jacques Mandé Daguerre (1787-1851) et Nicéphore Niépce (1785-1833) dès 1827. C’est toutefois après la mort de Niépce que Daguerre trouve, en 1835, le moyen de fixer l’image sur la plaque. Il faut attendre encore quelques années pour affiner le procédé et c’est le 19 août 1839 que, lors d’une séance de l’Académie des sciences, François Arago présente la découverte officiellement : depuis, ce jour est considéré comme la date de naissance de la photographie.

Avec les années et les perfectionnements apportés à l’invention, le temps de pose passe de plusieurs minutes à quelques secondes. Le coût du procédé reste toutefois très élevé : le seul appareil de prise de vue coûte la somme d’environ quatre cents francs, ce qui correspond à près de quatre mois de salaire d’un ouvrier parisien du moment. De plus, en raison des différentes émanations de vapeurs toxiques, il est dangereux pour la santé. Petit à petit, il est remplacé par des procédés plus simples qui permettent également la réalisation de plusieurs épreuves du même négatif : on considère que dans les années 1860, il n’est plus pratiqué que par quelques amateurs nostalgiques.

La taille des daguerréotypes n’excède pas les 21 × 16,5 cm : on parle alors de "daguerréotypes pleine plaque". Les amateurs peuvent acquérir dans le commerce des pièces de plus petites dimensions, correspondant à des portions de plaques entières (demi plaque, tiers de plaque, quart de plaque, cinquième de plaque ou sixième de plaque) [1].

Processus de fabrication

Présenté publiquement en 1839, le daguerréotype représente un des plus anciens procédés photographiques permettant d’obtenir une image unique sans l’intermédiaire d’un négatif.

Le procédé se compose de deux temps forts : tout d'abord la capture de l’image sur un support photosensible, puis sa stabilisation. Une série d’opérations, demandant un haut niveau de précision et de propreté, était nécessaire car le moindre geste incertain pouvait compromettre l’issue finale de la photographie.

Après l’argenture de la plaque en cuivre par laminage et/ou galvanoplastie, cette dernière était nettoyée à l'aide de "quelque gouttes d’une huile quelconque ; puis on y ajout[ait]e, au moyen d’un nouet de mousseline qui le contient, du tripoli ou le peroxyde de fer violet" [2]. L'application se fait avec un mouvement circulaire, puis dans les deux sens de la plaque. Cette opération s’achevait avec le "séchage" des plaques à l’aide du "rouge" (oxyde de fer) et d’esprit-de-vin acidifère, composé d’éthanol et de nitrate d’argent dissous dans l’eau distillée ou dans de l’essence de térébenthine.

La plaque était alors prête pour le iodage : cette opération, par la formation d'iodure d’argent, servait à sensibiliser le support à la lumière. La sensibilisation comporte un virage de la plaque au jaune dont l’intensité dépend des temps de réaction. La plaque était ensuite exposée dans la chambre obscure et l’image latente qui se formait était révélée à travers l’exposition aux vapeurs de mercure.

Le procédé se termine par le fixage de l’image : la plaque est alors plongée dans une solution saturée d’eau et d'hyposulfite de sodium puis d'eau distillée seule.

Une série d’améliorations ont été mises en place au fils du temps : l’usage d’un prisme lors de la prise de vue permit notamment l’inversion de l’image qui à l’origine était spéculaire à la réalité. Quant au virage à l’or, il permit d’augmenter le contraste tout en stabilisant chimiquement l’image. Enfin, les temps d’exposition ont pu être raccourcis grâce à l’usage de certains halogénures et au développement des optiques.

Pour terminer, l’image obtenue était insérée dans un écrin de protection la préservant des dommages physiques et environnementaux. De nombreux modèles étaient disponibles mais les deux plus répandues furent : l'écrin "européen", réalisé avec un verre églomisé et un passe-vue en carton, le tout fermé avec du papier gommé, et le "union case", un boitier similaire à celui employé pour embellir les miniatures où la plaque était positionnée dans un passe-partout en laiton et protégée d'un verre. L'ensemble était incrusté dans un coffret en bois, en papier-mâché ou en plastique recouvert de cuivre et enrichi avec des motifs ornementaux.

Etat de conservation du fonds Eynard

Le daguerréotype est un objet composite rassemblant des matériaux aux caractéristiques différentes. Il s'agit d'un objet très délicat et vulnérable pouvant être irrémédiablement endommagé par la simple exposition à l'air.

Les daguerréotypes issus du fonds Eynard ont fait l'objet d'une campagne de restauration débutée en 2011 et qui est encore à ce jour toujours en cours. Celle-ci a été l'occasion de répertorier les dégâts provoqués au fil du temps résultant de manipulations et de conditions de conservation peu adéquates.

Les daguerréotypes présentaient des états de conservation hétérogènes, les objets étaient poussiéreux et encrassés. Les bandes de scellage déchirées et lacunaires permettaient aux agents oxydants contenus dans l'air de pénétrer à l'intérieur de l'écrin et d'entrer en contact avec la plaque causant l'oxydation et la sulfuration de la couche d'argent constituant l'image avec une formation successive de ternissures. Leurs couleurs, de plus en plus foncées, allant du jaune au rouge-violet jusqu'au bleu-noir, indiquent l'épaisseur de la couche de corrosion ainsi que l'état d'avancement de la détérioration. Par conséquent, une dégradation importante peut rendre l'image totalement illisible.

Ces voiles d'oxydation sont généralement concentrés près des bords ou en correspondance avec d'éventuelles cassures du verre de protection, là où l'air peut pénétrer dans le coffret de protection.

Le processus de fabrication peut aussi être la cause d'autres altérations visibles sur l'image : certaines taches peuvent être imputables à un mauvais rinçage ou à la présence de dépôts provenant de la détérioration du verre ; les points verts correspondent à l'oxydation du cuivre dans les zones où la couche d'argent est lacunaire. Des exfoliations de la plaque argentique sont aussi imputables à un procédé de fabrication imparfait.

Sur la plupart des plaques, des dégâts de nature physique sont aussi visibles : on sait que le moindre contact, la moindre empreinte digitale ou un simple frottement peuvent endommager de manière irrémédiable l'image, des rayures et des abrasions peuvent ainsi apparaître.

Par ailleurs, la présence de moisissures a été constatée sur une partie importante de la collection. Les spores, véhiculées par l'air et la poussière infiltrée à travers les lacunes des bandes de scellage, se sont déposées sur la plaque et se sont développées.

Daguerréotype DE 076, plaque daguerrienne et détail du coin en haut à gauche : voiles d'oxydation, taches diverses, moisissures et abrasions. Signé et poinçon du Maître Orfèvre.
Plaque daguerrienne et détail du coin en haut à gauche : voiles d'oxydation, taches diverses, moisissures et abrasions. Signé et poinçon du Maître Orfèvre (BGE DE 076)

Enfin, les verres de protection montraient parfois un processus de détérioration en cours connu sous le nom de "maladie du verre" qui se caractérise par le craquèlement de la peinture des verres églomisés qui devient alors lacunaire. Des verres cassés et fêlés ont été répertoriés : dans la majorité des cas, la plaque montrait alors une oxydation de la couche d'argent en miroir avec le dommage.

Projet de conservation-restauration

De nombreuses méthodes de traitement ont été testées et étudiées au fil du temps. Les premières interventions visaient essentiellement à une meilleure restitution esthétique de l’objet conduisant au retrait d’éléments originaux et à l’utilisation de matériaux dont les interactions avec le support étaient peu documentées.

Aujourd’hui, une meilleure compréhension des mécanismes d’altération physique et chimique et la mission de transmission de ce patrimoine aux générations futures guident une approche prudente et minimaliste des traitements en conservation-restauration. L’intervention visera en premier lieu à stabiliser la pièce et à n’intervenir que lorsque le dommage est évolutif comme par exemple dans le cas d'écrins endommagés laissant pénétrer à l'intérieur l'air, la poussière ou l'humidité.

Huit daguerréotypes de la collection avaient déjà été restaurés entre 1995 et 1998 : malheureusement, le traitement n'a pas été documenté et, à part ce qui a pu être constaté visuellement et lors des interventions successives de restauration, très peu d'informations nous ont été transmises oralement. Lors de cette précédente opération, les passe-vues d'origine ont été en partie retirés et remplacés par des fac-similés. Les bordages d'origine ont été ôtés et remplacés par de nouvelles bandes de scellage. Une partie de ces derniers, notamment les passe-vues, sont parvenus jusqu'à nous et ont pu être replacés lors d'une opération de sauvegarde plus récente. Les plaques ont été incrustées dans un carton empêchant toute sorte de mouvement et les éléments d'origine dépoussiérés ont été remis en place. Les cartons de fond ont aussi été remplacés par des cartons de conservation.

Dans le but d'assurer une conservation à long terme, une nouvelle campagne de restauration des 148 daguerréotypes a débuté en 2011. Chaque pièce a fait l'objet d'un examen détaillé portant à la fois sur les priorités de restauration et sur les types de traitement envisagés. Aujourd'hui, la position privilégiée vise à la conservation de la plaque à l'intérieur d'une structure étanche dans laquelle les parties d'origine sont intercalées avec des nouveaux éléments tout en sauvegardant l'aspect esthétique de l'objet. Cette structure permet d'isoler la plaque du contact avec l'air et de la garder dans un micro environnement aux conditions climatiques stables.

Toutefois, le démontage des objets reste une opération très délicate, à n'appliquer que si la conservation de la plaque est menacée.

59 daguerréotypes présentant des bandes de scellement ponctuellement lacunaires, ont été consolidés et aucun démontage n'a été envisagé. Un monitoring constant de ces objets permet de vérifier qu'aucun avancement de la détérioration n’est en cours.
Concernant le reste du fonds, il a été soumis à une intervention plus poussée dont les étapes d'intervention sont les suivantes:

  • Anamnèse et constat d'état de l'objet : il s'agit d'un moment d'importance fondamentale car il permet l'étude des matériaux en place, l'identification de la technologie de réalisation de l'objet (poinçons, marques, annotations, étiquettes, etc.) et l'analyse de son histoire matérielle à travers les dégâts visibles. Ces informations nous permettent de connaitre les causes qui ont généré les dommages visibles, de planifier l'intervention et d'établir les paramètres environnementaux les plus appropriés en cas de stockage, de manipulation et d'exposition. La documentation visuelle de l'objet commence dès cette phase : des photographies avant l'intervention permettent de documenter l'état de la pièce. Cette documentation sera complétée par des prises de vues pendant et après l'intervention et serviront, avec le rapport de restauration, de base pour le futur monitoring des objets.

  • Démontage de l'écrin : la méthode à sec est préférable bien que parfois impossible à appliquer. Dans ce dernier cas, une humidification progressive et lente des éléments matériels concernés est nécessaire. Elle est réalisée à l'aide de gel ou de membranes spéciales.

  • Une fois le démontage effectué, tous les éléments sont désolidarisés et nettoyés. Il s’agit de les dépoussiérer afin d'éliminer la poussière et tous les dépôts présents sur la surface des matériaux. Le nettoyage à sec des éléments en papier et carton a été préféré car il empêche la dissolution et la pénétration des particules en surface dans le support. En revanche, un nettoyage humide a été recommandé pour les parties non peintes du verre de protection. Aucun traitement de nettoyage n'a été effectué autre qu'un souffle réalisé à l'aide d'une poire sans contact avec la plaque.

  • Les éléments fragilisés ont été consolidés : le choix du consolidant s’est fondé sur la compatibilité avec les diverses typologies de support et la détérioration à traiter.

  • Le remontage a permis d'isoler la plaque des autres parties matérielles et de réaliser, au besoin, de nouveaux éléments sur mesure à intégrer au montage d'origine. Par ailleurs, cela a également permis d'intégrer des éléments d'origine qui avait été remplacés lors de la première restauration. Les matériels intégrés dans l'écrin possèdent des caractéristiques physico-chimiques telles que l'absence d'acide, de peroxydes et une stabilité chimique élevée. Ces spécificités sont décrites dans la norme ISO 18902:2013 (Imaging materials — Processed imaging materials — Albums, framing and storage materials). Bien que cette dernière fasse référence aux phototypes modernes, le champ d'application peut être étalé aux phototypes historiques. Cela ne concerne pas seulement le matériel de base, tel que le papier et le plastique utilisés pour les conditionnements, mais également les produits ajoutés lors du réassemblage, tels que les colles, les couleurs à retouche ou encore les rubans adhésifs.

  • Enfin, chaque phototype a été conditionné dans une boîte de conservation conçue sur mesure pour garantir la préservation de la pièce sur le long terme.
Daguerréotype DE 076 avant restauration : recto
Daguerréotype DE 076 avant restauration
Daguerréotype DE 076 après restauration : recto et verso
Daguerréotype DE 076 après restauration

Tous ces efforts seraient inutiles sans la mise en place d'une série de mesures de sauvegarde visant au maintien de conditions climatiques contrôlées dans l'environnement de stockage (18° C de température, 40% d'humidité relative et absence de polluants atmosphériques) et à une manipulation adéquate lors de la consultation (limitée) ou lors de l’exposition des objets. Enfin, à ces interventions préventives, il conviendra, au terme du programme de conservation, d’y associer un monitoring de l’évolution de l'état de conservation pour s’assurer que les pièces passeront les années sans se dégrader.


[1] Introduction rédigée par le Centre d'iconographie de la Bibliothèque de Genève.

[2] GAUDIN, M. A.. Traité pratique de photographie. Exposé complet des procédés relatifs au daguerréotype, comprenant la préparation et l'usage de toutes les substances accélératrices, l'emploi des verres continuateurs, les règles à observer pour la bonne exécution des portraits photogéniques, la reproduction des épreuves par l'électroplastie, les recettes pour opérer sur papier la gravure chimique, le coloriage, etc. J.-J. Dubochet et Ce Editeurs. Paris, 1844.